Mercredi 21 octobre, l’Académie Britannique des Sciences publiait un nouveau rapport : « Reaping the benefits : science and the sustainable intensification of agriculture. »
Il s’agit bien là d’un des plus grands défis de ce siècle : comment intensifier la production agricole pour satisfaire une demande en augmentation, tout en préservant les ressources naturelles permettant cette production ?
Ce rapport relance à nouveau le débat sur les biotechnologies et plus spécifiquement les OGM, comme moyen de parer à la faim dans le monde, grâce aux potentiels d’intensification et de diminution de la vulnérabilité de l’agriculture qu’ils représentent.
Lorsque l’on parle d’OGM, il est cependant important de redéfinir le terme, tant il est employé à torts et à travers.
Un organisme génétiquement modifié, peut l’être « naturellement » par un processus de sélection, ou de manière « programmée » par un processus de transgénèse. Dans le premier cas, la modification génétique est issue soit d’une mutation recherchée lors du « croisement » d’espèces par l’homme, soit du hasard lors de la reproduction. Cette mutation se traduit par une modification de certains caractères d’une espèce la rendant plus ou moins adaptée à son milieu et lui permettant ou non de survivre. Dans le deuxième cas, l’homme introduit un gène étranger particulier, dans le génome de l’individu en question, à un endroit précis, pour obtenir la modification d’une caractéristique précise (dans le cas des plantes, par exemple, on cherche à obtenir la résistance à un ravageur, une acquisition facilitée des nutriments ou de l’eau, etc…). On parle alors d’organisme transgénique.
En soi, le processus n’est pas si différent. Mais dans le deuxième cas, le hasard n’a plus aucune place. Ceci signifie d’abord que l’efficacité du processus est nettement plus grande, ainsi que les chances d’obtenir exactement la modification souhaitée. Cette technique peut même permettre de croiser des espèces naturellement non reproductibles entre elles. L’homme contrôle totalement le processus. Il est en quelque sorte « plus puissant » que la nature. Et c’est ce point là qui est difficile à accepter, sur un plan éthique, pour certains.
Le deuxième point qui pose problème, dans le cas des plantes cultivables transgéniques, est la difficulté d’empêcher la dispersion des nouveaux organismes. Les pollens, les graines et les vents et animaux qui les transportent ne connaissent en effet pas de frontière. Or, les organismes transgéniques étant plus résistants, il y a des chances pour qu’ils remplacent les autres espèces s’ils se trouvent en compétition, réduisant ainsi la biodiversité.
Enfin, le dernier élément polémique est le manque de recul sur cette technique, nous empêchant de connaître les éventuels risques pour la santé humaine, qu’elle pourrait entraîner à long terme.
Les risques et défis concernant les organismes transgéniques paraissent alors résider davantage dans la capacité de l’être humain, de la société en général de gérer cette technologie, que dans la technologie elle-même. Il s’agit d’être capable de réglementer, de légiférer sur cette technologie de manière adéquate et concertée au niveau mondial, avant de pouvoir songer à l’appliquer.
La question des brevets cristallise ces problèmes de légalisation : « l’OMC a acté en 1999, dans le cadre des accords sur la propriété intellectuelle (TRIPs)2, le principe de la brevetabilité du vivant
dès lors qu’il y a découverte de la séquence d’un gène et de sa fonction, ouvrant ainsi une compétition mondiale aux enjeux colossaux.»[1] En effet les risques liés à l’appropriation de brevets, comme l’a notamment fait l’entreprise Monsanto au Canada peuvent amener à la détention d’un pouvoir gigantesque par quelques entreprises concernant l’alimentation de la planète entière.
Cette réglementation est particulièrement délicate, elle nécessite la concertation de l’ensemble de la communauté internationale, des acteurs politiques et économiques et est donc relativement lente à mettre en place. Or la science, comme la population mondiale, progressent de manière beaucoup plus rapide, sans attendre cette mise en place.
Le problème du transfert de ces nouvelles technologies et de la transmission de l’innovation persiste également. La révolution verte avait déjà certes permit l’augmentation de la productivité, mais également celle des inégalités entre les producteurs. En effet, seuls les paysans disposant de ressources préalables suffisantes (financières, mais aussi en terme de connaissances) ont pu bénéficier de ces nouvelles technologies. Le fossé entre eux et ceux qui n’y ont pas eu accès s’est alors fortement accentué. Les biotechnologies sont sur le point d’avoir les mêmes conséquences. L’agriculture de petite échelle pourrait grandement profiter de variétés améliorées pour résister à des conditions climatiques particulières ou des ravageurs précis. Ceci pourrait, en effet diminuer sa vulnérabilité aux aléas externes. Cependant il est fort probable que ces technologies n’atteignent pas ces exploitants en question, ceux-ci ne disposant pas des ressources nécessaires pour leur adoption et/ou étant trop isolés.
Actuellement, des organismes transgéniques sont déjà distribués sous forme de semences ou d’aliments, notamment dans les pays en voie de développement, à travers la filière de l’aide alimentaire. Ainsi, «l’organisation humanitaire anglo-saxonne CARE distribuerait, dans le cadre de ses programmes de micro crédit, des semences de maïs OGM en Colombie, et l’Equateur aurait reçu au titre de la PL 480 (loi sur l’aide alimentaire américaine) du soja génétiquement modifié destiné aux orphelinats du pays. L’aide alimentaire américaine constitue ainsi le « cheval de Troie » des OGM dans le Tiers monde. »[2]
En plus de l’argument de réduction de la faim dans le monde, les défenseurs de la culture OGM arguent qu’elle est également bénéfique pour l’environnement, permettant la diminution de l’utilisation de pesticides et autres inputs ayant des conséquences importantes sur les écosystèmes. L’intensification de la production qu’elle entraîne permettrait également ainsi que de diminuer la quantité zones à mettre en culture et donc réduire la déforestation.
Cependant, outre les biotechnologies et OGM, il existe d’autres potentiels d’intensification de la productivité et de réduction de la vulnérabilité, également respectueux de l’environnement : la « conservation agriculture », par exemple, regroupe différentes méthodes de conservation de l’eau et des sols, comme la culture sans labour, la couverture permanente du sol par des résidus, la création de terrasses, l’agroforesterie, et de nombreuses autres. Selon une étude du Centre pour le Développement et l’Environnement de l’Université de Berne (CDE), menée en Afrique de l’Est, le rendement peut augmenter de 27% à 70% selon les régions. L’avantage est que ces techniques, contrairement aux biotechnologies, sont beaucoup plus accessibles, même pour les paysans plus défavorisés.
En plus des aspects techniques, il existe des possibilités organisationnelles d’intensification de la production agricole. En effet, dans de nombreuses régions du globe, des terres fertiles demeurent sous-exploitées, voire inutilisées. En Amérique du Sud, notamment, elles sont aux mains de propriétaires terriens, qui les conservent à but spéculatif. Ainsi, « la FAO souligne par ailleurs que 700 millions d’hectares supplémentaires, qui ne font partie ni des zones protégées, ni des zones inhabitables, pourraient être mis en culture dans les pays en développement, principalement en Amérique latine et en Afrique, ce qui permettrait de doubler leur superficie agricole utile actuelle. »[3] Il a été prouvé qu’une meilleure répartition des terres pouvait également être source d’augmentation de la productivité.
Ainsi, une démarche plurielle, combinant différentes technologies, ainsi qu’une réorganisation de la production, parait être la meilleure solution pour obtenir des résultats satisfaisants, dans un temps relativement bref.
Mais pour réellement adresser le problème de la faim dans le monde, il ne s’agit pas seulement d’agir sur la quantité de nourriture produite. Il est en effet nécessaire de stimuler une répartition plus équitable à l’échelle mondiale et un accès facilité à cette dernière. En effet, augmenter la production agricole d’un pays ne va pas renforcer la sécurité alimentaire de ce dernier et diminuer le nombre de personnes souffrant de la faim, si cette production se trouve en grande partie exportée ou encore utilisée pour produire des biocarburants… (c.f. article biocarburants)
« On ne peut prétendre résoudre par des réponses purement techniques un fléau qui s’explique d’abord par l’impossibilité pour des millions d’hommes d’avoir accès à la nourriture faute d’un pouvoir d’achat suffisant »[4].
«Il y a encore des gens qui ont faim … mais ils ont faim parce qu’ils n’ont pas d’argent et non pas parce qu’il n’y a pas de denrées alimentaires à acheter… nous n’admettons pas que l’on prenne faussement prétexte de notre pauvreté pour se gagner l’appui de la population européenne.» Tewolde Berhan Gebre Egziabher, Institute for Sustainable Development, Addis Abeba (Éthiopie), 1997
Pour en savoir plus:
- Brunnel Sylvie, « OGM et faim dans le monde : pour une charte des aliments essentiels », in POLITIQUE ÉTRANGÈRE 1/2002, p. 4
- Article du Temps : Etienne Dubuis, « Nourrir 9 milliards de ventres », Le Temps, 21 octobre 2009.
- Site du CRIIGEN (Comité de Recherche et d’Information Indépendantes sur le Génie Générique : http://www.criigen.org/content/view/96/82/
- Site interministériel sur les OGM : http://www.ogm.gouv.fr/savoir_plus/fiches/fiche11.htm
- Rapport de la FAO, Rome 2001 : http://www.fao.org/docrep/003/x9602f/x9602f02.htm#P0_0
[1] Brunnel Sylvie, « OGM et faim dans le monde : pour une charte des aliments essentiels », in POLITIQUE ÉTRANGÈRE 1/2002.
[2] Brunnel Sylvie, « OGM et faim dans le monde : pour une charte des aliments essentiels », in POLITIQUE ÉTRANGÈRE 1/2002, p. 4
[3] idem, p.7-8.
[4] Brunnel Sylvie, « OGM et faim dans le monde : pour une charte des aliments essentiels », in POLITIQUE ÉTRANGÈRE 1/2002, p.8